Santé et bien-être

Surmonter l’héritage familial : être le fils d’un toxicomane

De Trevor Jang

C’était le 31 janvier 1998. On avait retrouvé mon père par terre, dans la salle de bains, des marques d’aiguille plein le bras, gisant à côté d’une seringue. Il s’était injecté un mélange de crack et d’héroïne et il avait fait une surdose.

« Il est au ciel, » ma famille a dit.

« Ah bon? » j’ai pensé. « Moi aussi, je veux aller au ciel. »

Et c’est comme ça que je suis rentré dans ce schéma mental contre lequel je lutte depuis.

Les souvenirs de mon père sont comme l’horizon. Il est là sans l’être vraiment. C’est un mirage au loin, ce sont des lueurs brisées qui viennent d’en haut que je peux discerner, mais jamais toucher. Entre nous, des vagues de chagrin déferlent et nous séparent.

On dit que le déni est la première étape de la gestion du deuil. Avant de passer à des choses comme la culpabilité, la colère, la dépression, la solitude, le marchandage puis, enfin, l’acceptation, la perte d’un être cher nous plonge dans un état de choc et de déni. Chez un adulte, il peut durer des jours, des semaines et parfois des mois. Chez un enfant, le déni peut se prolonger pendant des années.

Je me revois très clairement, comme si c’était hier, en train de regarder le cercueil ouvert dans lequel était mon père. Je me souviens d’avoir caressé sa joue froide, à la peau rigide. Je me souviens de ma mère en larmes à côté de moi, qui a chuchoté « je parie que tu crois qu’il va se réveiller. »

« Non, je sais qu’il ne se réveillera pas, » je me souviens avoir répondu. Désormais, j’étais, après tout, l’homme de la maison. Il était temps de grandir.

Aux premiers abords, je savais que les choses allaient être différentes, et j’ai noté son absence physique. Mais tout de même, une petite voix dans ma tête ne pouvait pas s’empêcher de se demander « et s’il était parmi nous? »

À 11 ans, j’ai écrit à ma mère une lettre dans laquelle je prétendais être mon père. Je lui disais que j’étais encore en vie et que j’allais bien. Avec le recul, c’était le premier signe que j’étais une vraie bombe à retardement.

À 13 ans, j’ai pris mon premier verre. Une vodka-Sprite.

L’année de mes 16 ans, un camarade de classe s’est suicidé. Nous n’étions pas proches, en fait, je le connaissais à peine. Pourtant, quand je suis rentré chez moi, j’ai exprimé ma colère verbalement en m’en prenant à ma mère et mes frères et sœurs, et j’ai balancé des choses contre un mur.

À 17 ans, j’ai été arrêté pour conduite en état d’ivresse pour la première fois.

À 18 ans, j’étais en train de discuter calmement avec ma chum, avec laquelle j’avais une relation en pointillés. J’ai dit quelque chose du genre « je voudrais qu’on se remette ensemble » et elle a dû répondre « non ». Donc, bien évidemment, de colère, j’ai défoncé un mur et j’ai commencé à balancer des bouteilles partout. Pas SUR elle, non, ç’aurait été malpoli de ma part… tout autour de moi, dans mon petit monde.

Elle est partie en larmes et a été trouver mon meilleur ami et colocataire, qui a ensuite appelé la police. Ils sont venus et m’ont retrouvé avec une poignée de pilules et un tesson de verre. C’était la première fois qu’on m’amenait à l’hôpital à l’arrière d’une voiture de police.

Il y a eu une deuxième fois, plus tard la même année, après que j’ai commencé l’école de l’audiovisuel. Là encore, c’était une histoire de cœur. J’ai menacé de sauter du balcon d’un des grands édifices du campus où elle vivait. La police est venue et, cette fois, j’ai subi une évaluation psychiatrique à l’hôpital. J’ai reçu le diagnostic de trouble dépressif majeur, voire un trouble de stress post-traumatique, et on m’a averti que j’étais sur la pente de la toxicomanie.

Deux mois plus tard, j’ai été arrêté pour conduite en état d’ivresse pour la deuxième fois.

Quelques mois après, j’ai commencé l’usage abusif de somnifères.

Quelques mois se sont écoulés avant que je commence à prendre de la cocaïne. L’héritage de mon père m’avait finalement rattrapé. C’était cette drogue qui l’avait un jour conduit à sa mort, et je voulais qu’elle m’emmène sur ce même chemin.

Six mois plus tard, j’ai commencé une thérapie. Depuis, je suis sur la voie de la guérison.

Trevor Jang est journaliste pour Roundhouse Radio. 

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